Coopératives : comment l’union redonne du pouvoir aux producteurs et productrices
En Afrique de l’Ouest, les coopératives de commerce équitable font bien plus que grouper des récoltes. Elles renforcent le pouvoir de négociation des paysans, ouvrent aux femmes l’accès à la terre et structurent des filières durables.
Des milliers de productrices et producteurs se regroupent au sein de coopératives, dont certaines sont engagées en commerce équitable. À travers le programme Équité, Commerce Équitable France et Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières (AVSF) accompagnent cette dynamique, convaincus que le modèle coopératif est un maillon essentiel pour bâtir des filières à la fois durables et équitables.
Une question de pouvoir économique
Isolé, un petit producteur n’a guère de prise face aux intermédiaires et aux acheteurs. En se regroupant, productrices et producteurs mutualisent leurs volumes, leurs informations et leur parole : la coopérative devient un interlocuteur capable de négocier et de peser. En mutualisant leurs volumes et leur capacité de négociation, les coopératives cessent de subir les prix pour commencer à les discuter.
L’union permet aussi de mutualiser des achats et des investissements hors de portée d’un producteur seul : intrants, matériel, et surtout les coûts des certifications équitable et biologique.
Elle ouvre également l’accès au crédit. Certaines coopératives préfinancent les campagnes des ménages ou leur octroient des prêts : c’est le cas de le coopérative Kekeli, au Togo, qui facilite l’accès des femmes et des jeunes au financement pour acheter de la terre, sur le principe du préfinancement, et met à leur disposition un fonds de roulement.
Enfin, se regrouper structure toute une filière. Le coopérative Yokoumi en est la meilleure illustration : d’un problème individuel de pénibilité et de perte de qualité, la mise en commun a fait émerger une filière karité mieux organisée, plus rémunératrice, et plus fiable pour les acheteurs.

Au Togo, la leçon de la coopérative Yokoumi
Il y a quelques années encore, à Tchamba, au Togo, des femmes vendaient leurs amandes de karité une par une sur le marché de Lomé, à plus de sept heures de bus. Chacune collectait, transformait chez elle, transportait sa production, puis passait jusqu’à quinze jours sur place pour l’écouler. Une pénibilité que les prix pratiqués sur le marché récompensaient à peine.
C’est d’une simple discussion entre vendeuses qu’est née Yokoumi, une association d’achat qui transforme aujourd’hui les noix de karité collectées par sept coopératives, soit près de 300 femmes. Transport mutualisé, magasin de stockage commun pour éviter la contamination domestique, montée en qualité grâce à des formations à la transformation, gains d’organisation et de revenus : voilà, concrètement, tout le pouvoir d’une union.
Et l’exemple n’est pas isolé. Là où le programme Équité soutient des coopératives certifiées (au Togo, au Bénin, au Ghana comme en Côte d’Ivoire) le constat se répète : le modèle coopératif redonne du pouvoir à celles et ceux qui produisent.
Un levier de transformation sociale, en particulier pour les femmes
Au-delà de l’économie, la coopérative peut devenir un vecteur de transformation sociale, un effet souvent sous-estimé, notamment pour l’inclusion des femmes.
L’accès des femmes à la terre reste bridé par les pratiques coutumières. On n’hérite pas de la même façon selon que l’on est une femme ou un homme, et beaucoup de femmes ne peuvent exercer d’activité génératrice de revenus sans l’accord préalable des hommes. Plusieurs coopératives font bouger ces lignes.
L’Union Atsemawoe, au Togo, a mis au point un contrat de donation de parcelle liant une famille, une femme et l’Union : plusieurs dizaines de femmes ont ainsi reçu un terrain en jachère, accompagné de 300 jeunes plants de cacao.
De son côté, UCPA Bio Espoir (sur la filière anacarde au Togo) a instauré des règles d’adhésion différenciées : 0,5 hectare minimum pour les femmes, contre 2 pour les hommes et envisage de se porter garante de prêts destinés à l’achat de terres par les femmes et les jeunes. Des membres du bureau montrent l’exemple en cédant ou en vendant des terres à leurs épouses.
L’action sociale des coopératives dépasse même le champ agricole. La coopérative Kekeli a financé une école pour les enfants des familles productrices et pris en charge la rémunération des enseignants.
Un modèle solide, mais qui doit être soutenu
Ces réussites ne doivent pas masquer les fragilités du modèle.
La certification, si elle ouvre l’accès au marché, coûte de plus en plus cher, son prix a augmenté de 30 à 300 % pour le bio.
Kekeli, fondée par 53 femmes et forte aujourd’hui de 105 membres, en a fait l’amère expérience. Après l’intégration d’hommes respectant moins scrupuleusement le cahier des charges, avec des risques de contamination par les champs voisins et lors du transport, la coopérative a perdu sa certification bio, et l’acheteur qui allait avec.
Car les bénéfices du modèle ne sont jamais automatiques. Ils reposent sur certaines conditions non négociables : une gouvernance à la fois démocratique et professionnelle, une redistribution effective des bénéfices vers les membres, et une réelle professionnalisation de la production.
Ils supposent surtout des coopératives assez solides pour encaisser les aléas, un acheteur qui se retire, une certification devenue hors de prix, une gouvernance qui se fissure.
C’est précisément l’objet de l’appui aux coopératives. En aval, les acteurs de la filière y gagnent aussi une organisation plus fiable, en qualité comme en logistique. Soutenir la structuration coopérative, c’est donc investir directement dans des filières plus durables et plus démocratiques, une raison qui explique que le programme Équité en ait fait l’un de ses axes majeurs.
Cultiver l’union
S’unir en coopérative, c’est se donner les moyens de peser dans une chaîne de valeur qui, sinon, broie les plus petits. Les exemples togolais le disent sans ambiguïté : qu’il s’agisse de transformer le karité dans de meilleures conditions ou d’ouvrir aux femmes l’accès au foncier, la coopérative est à la fois le canal par lequel transitent les bénéfices du commerce équitable et le lieu où se décide leur usage.
Pour les productrices et producteurs, l’enjeu n’est donc pas seulement de « bénéficier » du commerce équitable et du modèle coopératif, mais de s’en emparer collectivement pour transformer durablement leurs conditions de vie et de travail.